Publiées au Journal officiel le 8 avril, de nouvelles ordonnances encadrent pour la première fois l’activité des créateurs de contenu gabonais. Une avancée réelle, mais qui soulève autant de questions qu’elle n’en résout.
Jusqu’à présent, être influenceur au Gabon relevait d’un angle mort juridique total : aucun statut, aucune obligation, aucun filet fiscal ou déontologique. C’est désormais terminé — du moins sur le papier. L’ordonnance n° 0011/PR/2026, dans ses articles 51 à 54, reconnaît officiellement tout individu disposant d’une audience significative sur les plateformes numériques comme acteur de la communication nationale. Une première dans le pays.
Ce statut n’est pas qu’honorifique. Il ouvre une base légale pour les partenariats commerciaux avec des marques et des entreprises, tout en imposant des contreparties explicites : respect de la vie privée, vérification des informations, transparence vis-à-vis du public dans les contenus sponsorisés. La Haute Autorité de la Communication (HAC) hérite du rôle de régulateur et pourra, en cas de manquement, convoquer et sanctionner les contrevenants — au même titre que les médias traditionnels.
Ce que le texte ne dit pas encore
L’avancée est indéniable. Mais elle laisse dans l’ombre plusieurs questions que toute lecture sérieuse du texte impose de poser.
La première tient à la définition même du périmètre d’application. Qu’est-ce qu’une « audience significative » ? Le seuil n’est nulle part précisé. Dix mille abonnés ? Cent mille ? Cette imprécision n’est pas anodine : elle confère à la HAC une marge d’appréciation qui pourrait, selon les contextes politiques, glisser vers l’arbitraire. Un petit créateur à la ligne éditoriale critique sera-t-il soumis aux mêmes obligations qu’un macro-influenceur spécialisé dans le marketing commercial ? La loi reste muette.
La seconde interrogation porte sur les mécanismes concrets de contrôle. Comment l’autorité de régulation entend-elle surveiller des milliers de comptes actifs ? Quelles procédures de signalement sont ouvertes aux citoyens ? Quel régime de sanctions — avertissement, suspension, amende — est envisagé ? Ces détails d’application conditionneront l’effectivité réelle de la réforme.
La déontologie ne se décrète pas
Au-delà du cadre légal, c’est une question de fond que ce texte soulève sans la résoudre : à quel moment une information publiée sur les réseaux sociaux relève-t-elle de l’éthique ?
Pour les journalistes professionnels, la réponse repose sur des critères éprouvés : vérification auprès de sources multiples, distinction rigoureuse entre information et opinion, transparence sur les conflits d’intérêts, respect de la présomption d’innocence. Une information est éthique lorsqu’elle sert l’intérêt public, non l’intérêt personnel de celui qui la diffuse.
Les influenceurs, eux, obéissent à une logique fondamentalement différente. Leur modèle économique repose sur l’engagement émotionnel de leur audience : la controverse fait le clic, la révélation fidélise l’abonné. Cette tension entre viralité et rigueur ne se dissout pas par décret. Elle suppose une culture professionnelle qui se construit dans la durée — dans les formations, les associations de créateurs, le dialogue avec les rédactions.
Assimiler les influenceurs aux médias dans leurs obligations, sans leur donner accès aux mêmes outils de vérification, aux mêmes formations ni aux mêmes protections juridiques, c’est construire une équivalence de façade. La responsabilité sans les moyens n’est pas de la régulation : c’est un levier de répression potentielle.
Un signal fort, une mise en œuvre à surveiller
Le Gabon n’est pas précurseur sur ce terrain. La France, le Sénégal et plusieurs autres pays africains ont déjà légiféré sur l’influence commerciale. Mais il envoie un signal clair : l’espace numérique n’est plus une zone de non-droit.
La crédibilité de cette réforme se mesurera cependant à l’aune de son application. La loi protégera-t-elle les citoyens des dérives informationnelles, ou servira-t-elle à museler les voix critiques sous couvert de déontologie ? La réponse appartient autant aux institutions qu’aux créateurs eux-mêmes.
Source : Gabon.tv





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