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OUVRONS LES YEUX

Libre propos par Silver-Eddy Etomba

À Sud-Version, et bien avant Sud-Version, nous exerçons ce métier avec une conviction chevillée au corps : « Le journaliste n’est pas celui qui crie le plus fort. C’est celui qui voit clair quand tout le monde préfère fermer les yeux », dixit l’un de nos devanciers.

Certains confrères de la rédaction ( Sud- Version) étaient à Bangui( RCA), en 1996, sous les tirs des mutineries. Ils ont vu Gbadolite, au Zaïre d’alors, aujourd’hui République Démocratique du Congo, et ses fausses promesses de paix pour l’Angola. Ils ont vu Jonas Savimbi criblé de balles par le régime de Luanda. Ils ont été témoins de salles de classe surchargées, ici et là, dans la CEMAC. Ils ont arpenté les couloirs feutrés des institutions où s’entassaient, sous la poussière, les dossiers de l’enrichissement sans cause et de la corruption ordinaire.

Aujourd’hui, nous voyons le Grand Libreville. Nous voyons les capitales provinciales. Et le mal est le même : nous avons collectivement décidé de ne plus voir.

Ouvrons les yeux. Vraiment.

Ouvrons les yeux sur ce que nous buvons et ce que nous mangeons. Mais qui contrôle ? Qui protège ?

Dans notre pays, la protection du consommateur est l’angle mort de toutes les politiques publiques. Nous avons des textes. Des normes. Des organes aux sigles rassurants. En revanche, nous n’avons pas un seul système d’alerte rapide capable de retirer un produit toxique du marché en vingt-quatre heures, comme cela se fait ailleurs.

Nous n’ouvrons les yeux que lorsqu’un enfant meurt. Nous les refermons dès l’enterrement. Question d’habitude.

Ouvrons les yeux sur ce que nous tolérons.

Le terrain nous a appris une chose : la corruption n’est pas qu’une affaire de milliards détournés et placés dans les paradis fiscaux. C’est d’abord une culture de la tolérance. Nous tolérons le petit billet pour accélérer un dossier. Le marché attribué à l’ami du cousin. Le produit périmé laissé en rayon parce que le contrôleur est passé prendre son « gombo ».

À force de tolérer le petit, nous avons légitimé le grand. Nous ne sommes plus victimes de la corruption. Nous en sommes devenus les comptables.

Ouvrons les yeux sur ce que nous lisons.

Jamais nous n’avons eu autant d’informations. Et jamais nous n’avons été aussi mal informés. Une rumeur lancée sur Facebook fait plus de partages en une heure qu’une enquête à la décharge de Mindoube en une semaine. Nous avons confondu le bruit et l’information. L’indignation et l’engagement.

Jeunes journalistes, nous passions des heures à vérifier une source avant d’ouvrir le micro. Aujourd’hui, on ouvre le micro avant de vérifier. On accuse avant de prouver. On détruit une réputation en un post.

Ouvrir les yeux, c’est aussi réapprendre à distinguer le journaliste du commentateur, le fait de l’opinion, le lanceur d’alerte du lanceur de rumeur.

Alors, que faire ?

Il ne s’agit pas de désespérer. Il s’agit de choisir de voir. Voir, c’est exiger une véritable Agence de sécurité sanitaire et de protection du consommateur, dotée d’un numéro vert qui sonne, d’un pouvoir de perquisition et d’un pouvoir de sanction. Pas une coquille vide de plus.

Voir, c’est exiger de nos institutions anti-corruption non plus des rapports annuels brillamment reliés, mais des résultats visibles : des noms, des sanctions, des recouvrements d’avoirs, des interdictions d’exercer.

Voir, c’est exiger de nous-mêmes, journalistes et citoyens, une hygiène de l’information. Vérifier. Recouper. Sourcer. Refuser le sensationnel qui abîme et qui vend.

J’intitule ce libre propos « Ouvrons les yeux » parce que j’ai quarante ans de métier et que je refuse de finir en témoin résigné.

Nous avons été formés pour servir la vérité, non pour la commenter.

Le Gabon nouveau que nous appelons tous de nos vœux ne naîtra pas d’un décret pris en Conseil des Ministres. Il naîtra le jour où chaque Gabonais décidera d’ouvrir les yeux en même temps : sur ce qu’il achète, sur ce qu’il tolère, sur ce qu’il partage.

Les yeux fermés, on ne va nulle part. On rêve seulement qu’on avance.

Silver-Eddy Etomba – Journaliste / SUD-VERSION

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