Ouvrons les yeux. Vraiment. Pas pour regarder ailleurs, mais pour regarder en face la réalité qui nous rattrape depuis des années.
En ce moment même, une campagne d’information se déroule dans notre pays pour faire connaître les Centres de Formation Professionnelle. On voit les affiches, on entend les messages, on découvre des métiers qu’on ne nous avait jamais présentés comme des avenirs. Bien. Mais pourquoi a-t-il fallu attendre 2026 pour redécouvrir ce que nos parents savaient déjà ?
Que le métier incarne une dignité. Que la technique exprime une intelligence. Que la formation professionnelle ouvre la voie des bâtisseurs, et non celle des recalés.
Vous connaissez la musique. À 16 ans, l’enfant qui patine à l’école devait prendre la direction de l’apprentissage d’un métier. Sans prédisposition. On frôlait le châtiment.
LE RETOUR D’UN MINISTÈRE, LE RETOUR DU BON SENS
Le retour d’un Ministère de plein exercice dédié à l’Enseignement Technique, à la Formation Professionnelle et au Perfectionnement, à la faveur du dernier remaniement du gouvernement, ne relève pas d’un simple jeu de chaises ministérielles. On y perçoit un aveu, et une promesse.
L’aveu : nous avons trop longtemps méprisé la formation technique. Nous avons fermé, laissé dépérir ou sous-équipé des centres qui formaient des électriciens, des mécaniciens, des soudeurs, des plombiers, des maçons, des menuisiers, des techniciens agricoles, des techniciens du son et de l’image. Pendant ce temps, nous avons multiplié les filières de management, comme si le Gabon allait se développer uniquement avec des bureaux.
La promesse : doté de moyens, de vision et de courage, ce Ministère peut réparer cette erreur historique. À condition de s’inspirer de ce qui fonctionne sous d’autres cieux : la France, la Suisse et le Maroc. Arrêtons la liste à ce niveau.
LA RELANCE DES CENTRES
La relance des Centres, à Libreville, à Port-Gentil comme dans les autres contrées, ne doit pas se limiter à repeindre des murs et à distribuer des flyers, à passer dans les médias et autres réseaux sociaux. Elle exige une reconstruction en profondeur.
Un centre qui fonctionne ne se résume pas à une salle avec des bancs. L’apprenant réclame un atelier équipé de machines qui tournent, un formateur qui maîtrise le métier pour l’avoir exercé. Le centre doit signer un partenariat avec une entreprise prête à accueillir le jeune à la sortie. Une orientation dit la vérité : voici les métiers qui recrutent, voici les salaires, voici les perspectives.
Informer, bien. Former pour de vrai, mieux. Insérer doit demeurer l’objectif final. Former sans insérer revient à produire des diplômés sans avenir.
Que nous révèle la France ? Le droit de se former toute sa vie.
En France, la formation incarne un droit, pas un moment. Le Compte Personnel de Formation (CPF) permet à chaque salarié de cumuler des droits. La Validation des Acquis de l’Expérience (VAE) permet à celui qui totalise 20 ans de métier d’obtenir le diplôme qui correspond à son savoir-faire.

Combien de Gabonais savent faire, mais n’ont pas le papier ? Combien de techniciens, de mécaniciens, de couturières, de plombiers, de soudeurs ont forgé leur compétence sur le tas et se retrouvent exclus des concours ?
Ce que le Gabon tire de la France relève du concret : une Validation des Acquis de l’Expérience Gabonaise qui convertit l’expérience en diplôme. Un Répertoire National des Certifications qui confère la même valeur au diplôme, à Libreville comme à Oyem, à Port-Gentil comme à Franceville. Un droit à la formation continue pour le salarié, l’indépendant, le jeune décrocheur.
« La formation est un investissement, pas une dépense », insistait Jacques Delors, l’un des prestigieux économistes français.
Ce que la Suisse nous suggère : le métier se forge en le pratiquant.
En Suisse, deux tiers des jeunes optent pour l’apprentissage. Trois à quatre jours en entreprise, un à deux jours à l’école. L’apprenti est salarié. Il produit, il s’exerce, on l’évalue sur le geste réel.
Résultat : un chômage des jeunes parmi les plus bas au monde. Les entreprises ne déplorent pas des jeunes sans qualification , parce qu’elles les ont formés elles-mêmes.
Ce que le Gabon tire de la Suisse relève encore du concret : des jeunes opérationnels dès la sortie, parce qu’ils ont déjà travaillé. Des centres qui répondent à la commande réelle des employeurs, et non plus dans le vide. Une dignité retrouvée pour l’apprenti, qui gagne sa vie en se formant.
Pour nos Centres, cela signifie : pas d’alternance de façade. Un contrat d’apprentissage tripartite – jeune, entreprise, centre – avec alternance longue et rémunération. On forme pour le chantier, l’atelier, l’usine, l’auto-emploi.
Ce que le Maroc nous démontre : planifier en grand, aller vers les jeunes, partout.
Le Maroc a érigé la formation professionnelle en priorité d’État. Son Office de la Formation Professionnelle et de la Promotion du Travail (OFPPT) gère 424.000 places, 658 filières, 513 établissements, 12 Cités des Métiers et des Compétences, et un programme qui forme 31.000 apprentis dans les métiers les plus sollicités.
Mais sa force ne tient pas seulement aux chiffres. Elle s’appuie sur la mobilité. Sur l’aller-vers.
Le Maroc ne s’est pas contenté d’édifier de grandes Cités à Casablanca ou à Rabat, les deux principales villes. Il a déployé des unités mobiles qui sillonnent tout le territoire : un camion-atelier, un bus équipé, une caravane pédagogique qui arrive dans une commune rurale, avec formateurs, matériel et machines. Pendant plusieurs semaines, elle forme sur place : électricité, plomberie, mécanique, couture, cuisine, informatique, métiers agricoles, énergies renouvelables.
Pourquoi ça marche ? Parce que le jeune d’une zone enclavée n’a plus à quitter sa famille, à payer un loyer à Casablanca, à abandonner son village pour se former. La formation vient à lui. Le Maroc a aussi déployé ces unités pour les détenus, les personnes en situation de handicap, les femmes rurales. L’idée demeure simple : si le jeune ne peut pas aller vers la formation, la formation doit aller vers le jeune.
Ce que le Gabon gagne immensément à s’inspirer du Maroc. Pas besoin d’attendre dix ans pour construire un centre dans chaque département. Avec des unités mobiles, il peut former dès demain à Makokou, Koulamoutou, Tchibanga, Lambaréné, Bitam, Lastoursville, dans les villages du Woleu-Ntem, de la Ngounié, de l’Ogooué-Ivindo, de l’Ogooué-Lolo, de l’Ogooué-Maritime… Ce qu’on appelle l’équité territoriale : le jeune de l’intérieur compte, on vient le chercher. On propose une formation sur mesure : ici des transformateurs de bois parce qu’il y a une scierie, là des techniciens agricoles parce qu’il y a la SAEG( Société d’Agriculture et d’Élevage du Gabon), entité publique axée qur l’élévage ( bovins) et les grands projets ruraux. Ailleurs, des installateurs solaires parce qu’il y a un projet d’électrification. In fine, on lutte contre l’exode : un jeune formé sur place crée son activité sur place.
Le Gabon doit donc publier sa carte nationale des métiers 2026-2035 et lancer en même temps ses propres unités mobiles. Sans cette double démarche, la campagne d’information restera une belle campagne, sans lendemain.
CE QUE DIT UN HOMME POLITIQUE, ACTEUR ÉCONOMIQUE
Souvenons-nous. En janvier 2026, sur sa page Facebook, Armand Dagraça Tchitembo, homme politique et acteur économique gabonais, publiait sa contribution à la déclaration de Madame le Ministre du Travail, de l’époque, sur l’orientation et l’adéquation formation-emploi. Nous en retenons l’essentiel, directement lié à notre sujet :
Sur l’État, selon lui : « L’État, par l’entremise du Gouvernement, est le garant des politiques publiques en matière d’éducation, de planification et de gouvernance. À ce titre, il lui incombe d’anticiper les besoins économiques du pays, d’orienter les filières de formation en conséquence et d’assurer une cohérence entre l’offre académique et les priorités nationales. »
Traduction: on ne peut pas demander au jeune de 17 ans de deviner seul ce que sera l’économie gabonaise en 2035. À l’État de le lui dire, par la carte des métiers, par l’orientation, par l’offre de formation.
Sur le déséquilibre, l’auteur de la contribution note : « Force est de constater que, depuis plusieurs années, une grande partie de nos établissements d’enseignement supérieur concentre son offre sur le management, la gestion et les filières tertiaires, tandis que les secteurs techniques, industriels, agricoles, énergétiques ou technologiques demeurent insuffisamment développés. Cette situation n’est pas le fruit du hasard : elle résulte d’orientations structurelles qui relèvent des politiques publiques. »
Voilà pourquoi nos Centres se vident pendant que les écoles de management se remplissent. Ça ne relève pas de la faute des jeunes. Cela traduit le résultat d’un choix structurel. Il faut inverser ce choix.
Sur l’action, Armand Dagraça Tchitembo suggère : « Il est donc indispensable de repenser en profondeur notre modèle de formation : diversifier et moderniser les filières ; renforcer l’enseignement technique et professionnel ; adapter les programmes aux besoins réels de l’économie nationale ; mettre en place une planification stratégique basée sur les perspectives sectorielles. »
Voilà les quatre chantiers du nouveau Ministère de la Formation et du Perfectionnement Professionnel.
Et l’avertissement le plus important : même bien formés, nos jeunes restent au chômage si l’économie ne crée pas d’emplois, si les recrutements ne suivent pas, si les entreprises ne reçoivent pas de soutien. La formation demeure nécessaire, mais elle ne suffit pas. Il faut aussi une politique de l’emploi, des mécanismes d’insertion, un soutien aux entreprises créatrices d’emplois durables.
La contribution d’Armand Dagraça rejoint la relance des Centres : ne pas culpabiliser le jeune, mais lui offrir un centre équipé, un formateur compétent, une entreprise partenaire, un métier qui recrute.
CE QUE GAGNE LE GABON, EN RÉSUMÉ
De la France, le Gabon gagne la reconnaissance : plus aucun talent ne demeurera invisible faute de diplôme.
De la Suisse, le Gabon gagne l’employabilité : plus aucun diplômé ne sortira sans jamais avoir travaillé.
Du Maroc, le Gabon gagne la portée : plus aucun jeune, même dans le village le plus éloigné, ne restera hors de portée de la formation, grâce aux unités mobiles.
En combinant les trois, le pays gagne ce qu’il n’a jamais eu : un système cohérent. Orienter avant de former, former en entreprise, certifier l’expérience, aller chercher le jeune là où il vit, insérer après avoir formé.
Le Gabon disposera d’une vraie adéquation formation-emploi. Pas un slogan. Une chaîne complète : planifier, orienter, former, certifier, insérer.
CONCLUSION : OUVRONS LES YEUX, OUVRONS LES ATELIERS
Ouvrons les yeux : un pays qui ne forme pas ses techniciens ne construit rien. Un pays qui méprise ses métiers manuels se condamne à importer ce qu’il pourrait produire. D’où la formule : « Former un jeune, c’est lui donner un emploi. Former mille jeunes, c’est bâtir une nation. »
La France nous a révélé le droit de se former toute sa vie. La Suisse nous a montré que le métier se forge en entreprise. Le Maroc nous a démontré qu’on peut planifier en grand, exécuter vite, et aller jusqu’au dernier village, au tout dernier kilomètre du Royaume, avec des unités mobiles.
Le Gabon doit puiser dans ses propres forces. Nous avons les jeunes. Nous avons les ressources. Nous avons l’énergie. Il nous manque seulement la cohérence.
Nelson Mandela, dans ses mémoires, écrivait :
« L’éducation est l’arme la plus puissante que l’on puisse utiliser pour changer le monde. »
De son côté, Donald Kaberuka, ancien Président de la Banque Africaine de Développement (BAD), soulignait :
« L’Afrique n’a pas besoin de charité, elle a besoin de compétences. »
Silver-Eddy Etomba
Journaliste / Sud-Version
















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