Entre héritage catholique importé et culte des ancêtres, la célébration des défunts révèle une fracture culturelle toujours ouverte, du Gabon à Madagascar.
Chaque 2 novembre, le monde catholique célèbre la fête des morts. Une tradition instituée au IXe siècle par trois papes et devenue universelle. Mais chez nous, en Afrique, cette commémoration uniforme qui met dans la même prière bourreaux et victimes, saints européens et ancêtres africains oubliés, suscite un débat grandissant, porté notamment par une sortie critique du « Maquis Intellectuel » que propose Timothée Mémey dans Sud-Version.
Déjà dimanche et encore ce lundi, les cimetières de Plaine-Niger, Lalala, Baraka, Mindoubé, Messolo… sont pris d’assaut. Comme chaque année, des milliers de Gabonais déposent des fleurs, parfois en plastique importé d’Asie, sur les tombes. Une scène identique à Paris, à Bruxelles, à Rome ou à Kinshasa. Un rituel qu’on appelle la fête des morts.
Mais d’où vient cette fête ?
UNE INVENTION PAPALE DU IXe SIÈCLE
« Une invention papale du IXe siècle », éclaire T. Mémey. Historiquement, précise-t-il, la fête n’est pas tombée du ciel. Elle est le fruit d’une construction institutionnelle. Cléricale.
« Le 1er novembre devient la fête de l’élite, les saints reconnus par Rome… Le 2 novembre, celle de la plèbe, de tous les autres morts », renseigne le chroniqueur de Sud-Version. Non sans préciser que ce calendrier européen est devenu mondial par la colonisation.
EN QUOI SOMMES-NOUS CONCERNÉS ?
Question osée. Question que pose le « Maquis Intellectuel de Timothée Mémey ».
Dans sa chronique qui refuse la pensée unique et appelle à « prendre le maquis des idées », l’auteur insiste : en quoi l’Africain est-il concerné par ce calendrier ?
Effectivement, on célèbre Sainte Thérèse d’Avila, mais qui célèbre le guérisseur du village ? Interrogation simple d’un universitaire gabonais contacté.
Pour cet intellectuel africain, la question est identitaire. En son temps, l’égyptologue Cheikh Anta Diop l’écrivait : « La facilité avec laquelle nous renonçons à notre culture est la mesure de notre aliénation. »
Et le poète sénégalais Birago Diop, dans son célèbre poème « Souffles », connu des écoliers du continent, rappelait la conception africaine de la mort : « Ceux qui sont morts ne sont jamais partis… Les Morts ne sont pas sous la Terre : Ils sont dans l’Arbre qui frémit, ils sont dans l’Eau qui coule… »
Une vision où le mort n’est pas mort, mais a changé de village. Une vision que l’anthropologue Amadou Hampâté Bâ résumait : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. » Mais une bibliothèque qui déménage dans l’invisible, pas qui disparaît.
LE GRAND MÉLANGE : BOURREAUX ET VICTIMES DANS LA MÊME PRIÈRE ?
La fête du 2 novembre est universelle et sans différence. Elle prie pour tous les morts, sans distinction.
« Doit-on, le même jour, dans la même prière, recommander à Dieu Adolf Hitler et les six millions de Juifs qu’il a exterminés ? » interroge un doctorant en sociologie à Libreville. « Doit-on en Afrique prier ensemble pour des dictateurs et pour leurs opposants historiques ? », poursuit-il.
La question, volontairement provocante, met en lumière une différence fondamentale avec la tradition africaine.
Dans la tradition Fang, Punu, Vili, Massango, Kwélé ou Myéné, explique un notable du quartier Nyali, enseignant à la retraite, « tout mort ne devient pas ancêtre ». Le proverbe est clair : « On ne met pas la panthère et la chèvre dans la même case. »
« Le reliquaire d’ancêtres ne contient pas tout le monde », explique-t-il. « Le sorcier qui a détruit la famille, le chef qui a vendu les terres, le criminel, ne devient jamais ancêtre. Il devient un esprit errant qu’on éloigne. »
Le culte africain est sélectif. Seul le juste devient ancêtre.
On peut l’observer à Madagascar avec le » Famadihana », le retournement des morts. Tous les 5 à 7 ans, les familles ouvrent les tombeaux, sortent les ancêtres, les enveloppent d’un nouveau linceul et dansent avec eux au son des orchestres. Mais on ne sort que les ancêtres aimés et respectés. On leur présente les nouveau-nés. On leur demande conseil. D’où ce proverbe malgache : « Les morts ne partent pas, les vivants ne changent pas. »
VERS DEUX FÊTES ?
Alors, s’achemine-t-on vers deux fêtes?
Face à cette confusion, une idée émerge dans les cercles intellectuels africains et que le Maquis Intellectuel évoque : et si l’Afrique inventait son propre calendrier ?
D’un côté, une « Fête des Vrais Ancêtres », pour célébrer ceux qui ont construit, protégé, transmis : les Sankara, les Lumumba, les Mandela, mais aussi les grands-mères anonymes.
De l’autre, un « Devoir de Mémoire » pour les autres, non pour les célébrer, mais pour se souvenir de leurs crimes afin qu’ils ne se reproduisent plus.
Comme le disait Thomas Sankara : « Il faut oser inventer l’avenir. »
Le débat est ouvert. Il dépasse la simple question religieuse. Il touche à la souveraineté culturelle. Faut-il continuer à célébrer la Toussaint de Rome, ou est-il temps, comme le suggère le Maquis Intellectuel de Timothée Mémey, de célébrer enfin la fête de nos ancêtres ?
La réponse est déjà dans la question.
Silver-Eddy Etomba, Journaliste / Sud-Version
















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