Il y a des limogeages anormaux dans des contextes particuliers. C’est le cas de celui d’Alex Euv Moutsiangou, le désormais ex-président de la Cour des comptes, à l’issue du Conseil supérieur de la magistrature qui s’est tenu le 16 septembre à Port-Gentil, capitale économique du Gabon. Et pour cause : ce limogeage intervient au lendemain de la publication par l’intéressé d’un rapport très accablant, mettant en cause des administrations et des personnalités condamnées à des débets et amendes. Montant global : 1 700 milliards de FCFA.
Les éclaboussures du scandale touchent à la fois des administrations et une soixantaine de personnalités, dont certaines pactisent avec le pouvoir. Des figures de l’opposition, des ministres, des directeurs généraux : tout le monde ou presque a les mains trempées dans le cambouis. Parmi les personnalités de premier plan, le père Paul Mba Abessole, opposant farouche au régime d’Omar Bongo au début des années 90, dont le nom apparaît dans le rapport pour sa gestion de la mairie de Libreville entre 1997 et 2000. En 2010, la Cour des comptes le déclare débiteur de l’institution pour un montant de 2,074 milliards de FCFA, assorti d’une amende de 500 millions pour gestion de fait.
Autre personnalité concernée, Émile Doumba, ancien ministre des Finances sous Omar Bongo, a lui aussi été déclaré débiteur de 3,020 milliards de FCFA en 2012, assorti d’une amende de 50 millions de FCFA pour gestion de fait.
Le montant le plus vertigineux concerne Eugène Capito. Ancien trésorier-payeur général, il a été condamné en 2014 par la Cour des comptes, qui l’a mis en débet de 114,069 milliards de FCFA, avec intérêts au taux légal. Une condamnation due à des opérations non justifiées pour les exercices budgétaires 1980 à 1990. La liste est longue.
Un État rattrapé par le laxisme
Pourquoi des personnalités condamnées à rembourser des sommes dues à l’État n’ont-elles jamais été contraintes de le faire depuis trois décennies ? Sont-elles au-dessus de la loi ? Combien l’État gabonais a-t-il recouvré sur les 1 700 milliards jusqu’ici ? Que prévoit la loi en cas de non-remboursement ? Ce dispositif législatif, s’il existe, a-t-il été actionné à ce jour ? Voilà un questionnement qui met en relief l’incapacité, ou disons l’embarras, de l’appareil judiciaire gabonais. Surtout lorsque les faits impliquent des personnalités importantes, ou pactisant avec le régime politique en place, même après la cessation de leurs fonctions.
La Cinquième République, une illusion ?
La révélation de ces noms sous la Cinquième République peut-elle changer l’ordre préétabli des choses ? Rien n’est moins sûr. D’autant que les personnes épinglées sont mortes pour certaines, ou dans un état de précarité pour d’autres. D’autres encore se la coulent douce dans les arcanes du nouveau pouvoir. Sinon, quel magistrat serait assez téméraire pour se risquer à faire arrêter Mba Abessole, Émile Doumba et tous les autres, désormais considérés et traités avec tous les égards de sages de la République par le nouveau régime ? Car le limogeage même d’Alex Euv Moutsiangou de son poste de président de la Cour des comptes, après qu’il a mis l’affaire sur la place publique, semble déjà en dire long quant à la volonté d’étouffer une affaire qui éclabousse la République autant qu’elle fragilise l’institution judiciaire du pays.
Leno Koleba





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